{"id":150,"date":"2022-01-28T15:08:14","date_gmt":"2022-01-28T06:08:14","guid":{"rendered":"http:\/\/peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/?p=150"},"modified":"2022-05-14T12:00:14","modified_gmt":"2022-05-14T03:00:14","slug":"%e6%88%a6%e4%b8%ad%e3%83%bb%e6%88%a6%e5%be%8c-%e4%bc%8a%e6%b1%9f%e5%b3%b6%e3%82%92%e8%a6%8b%e3%81%a4%e3%82%81%e3%81%a6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/archive\/150\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie pendant et apr\u00e8s la guerre"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<p>l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie, avant que la guerre ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re<\/p>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e de la bataille d&rsquo;Okinawa, j&rsquo;avais sept ans. En 1943, la construction d&rsquo;un a\u00e9rodrome sur l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie a commenc\u00e9. Au jardin d&rsquo;enfants, nous avons re\u00e7u la visite d&rsquo;un officier japonais \u00e0 cheval. Je me rappelle avoir pens\u00e9 qu&rsquo;il avait de l&rsquo;allure mais j&rsquo;avais aussi un peu peur. Ma famille \u00e9tait compos\u00e9e de sept personnes : mes parents, mes quatre s\u0153urs a\u00een\u00e9es et moi. Je me souviens du d\u00e9barquement militaire am\u00e9ricain. parce que j&rsquo;\u00e9tais avec ma famille : nous n&rsquo;avions pas quitt\u00e9 l&rsquo;\u00eele.<\/p>\n<p>La vie dans un abri antia\u00e9rien<\/p>\n<p>Je pense que \u00e7a devait \u00eatre le 13 ou 14 avril (1945). Notre chaumi\u00e8re a br\u00fbl\u00e9 (dans un bombardement). L&rsquo;abri o\u00f9 nous \u00e9tions r\u00e9fugi\u00e9s n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;\u00e0 4 ou 5m de notre maison. Mais nous ne pouvions rien faire d&rsquo;autre que la regarder br\u00fbler. Nous ne pouvions m\u00eame pas y verser une seule goutte d&rsquo;eau. Des avions militaires am\u00e9ricains volaient haut dans le ciel. Nous nous sentions en danger. Toute la famille \u00e9tendue s&rsquo;est r\u00e9unie : 25 personnes entass\u00e9e dans ce minuscule abri. Nous \u00e9tions assis les bras autour de nos genous, impossible de d\u00e9plier nos jambes. Au bout de quatre jours,<\/p>\n<p>Nous avons entendu de la musique comme nous n&rsquo;en n&rsquo;avions jamais entendue provenant d&rsquo;un bois \u00e0 200m au sud de notre abri. Nous avons quitt\u00e9 l&rsquo;abri pensant qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait plus s\u00fbr, pour nous r\u00e9fugier dans le mausol\u00e9e familial. Les adultes disaient : \u00ab une tombe, c&rsquo;est un lieu de mort \u00bb, \u00ab De toutes fa\u00e7ons, une fois morts c&rsquo;est ici qu&rsquo;on nous mettra. \u00bb \u00ab En mourant directement dans la tombe, on ne causera de tort \u00e0 personne. \u00bb Nous avions fui avec seulement les v\u00eatements que nous portions : pas moyen d&#8217;emporter de nourriture avec nous. Nous n&rsquo;avions qu&rsquo;une grande bouteille d&rsquo;eau de 1,8 litre avec nous. Nous avons crois\u00e9 un soldat japonais sur le chemin, et quand nous lui avons offert de l&rsquo;eau, il a tout bu. Nous n&rsquo;avions donc ni eau ni nourriture.<\/p>\n<p>Si nous avions pu aller en ville nous aurions eu de la nourriture et de l&rsquo;eau. Le lendemain de notre fuite, nous avons essayez d&rsquo;aller au village chercher de l&rsquo;eau et des provisions, mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas possible : il y avait beaucoup de soldats am\u00e9ricains. Nous avons renonc\u00e9 et sommes all\u00e9s voir du c\u00f4t\u00e9 des champs. L\u00e0, nous avons d\u00e9terr\u00e9 des patates douces et environ 10 tiges de canne \u00e0 sucre. Nous avons tout mang\u00e9 cru. A cause de la bataille, nos chevaux et nos vaches s&rsquo;\u00e9taient enfuis. Bless\u00e9s, ils \u00e9taient all\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9tang pour boire, et y \u00e9taient morts d&rsquo;\u00e9puisement. Leurs corps en d\u00e9composition \u00e9taient infest\u00e9s d&rsquo;asticots. Nous sommes all\u00e9s puiser de l&rsquo;eau \u00e0 cet \u00e9tang. Nous puisons de l&rsquo;eau avant l&rsquo;aube. Le matin quand j&rsquo;ai regard\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la bouteille, il y avait quatre ou cinq vers dedans. Pourtant, je ne pouvais pas jeter cette eau. Nous n&rsquo;en avions pas d&rsquo;autre. J&rsquo;ai sorti les vers de la bouteille avec un bout de ficelle, et j&rsquo;ai bu l&rsquo;eau.<\/p>\n<p>Dans la soir\u00e9e du 21 avril, l&rsquo;avion militaire am\u00e9ricain qui volait tous les jours juste avant le coucher du soleil n&rsquo;est pas pass\u00e9. Et dans la nuit, des navires de guerre am\u00e9ricains se sont approch\u00e9s de l&rsquo;\u00eele et nous ont bombard\u00e9s. On ne les voyait pas. Les adultes sont sortis de la tombe et nous ont appel\u00e9s. Nous sommes sortis \u00e0 notre tour. Quelqu&rsquo;un a point\u00e9 le sommet de la colline de Gusuku-yama : il y flottait un drapeau blanc. \u00ab Le Japon a perdu \u00bb, ont dit les adultes. \u00ab La guerre est finie \u00bb. Nous \u00e9tions venus nous r\u00e9fugier dans le mausol\u00e9e en pensant que nous allions y mourir. Alors m\u00eame quand on a su que la guerre \u00e9tait finie, personne n&rsquo;a boug\u00e9.<\/p>\n<p>La vi dans un camp d&rsquo;internement<\/p>\n<p>Le lendemain matin, le 22, plusieurs soldats am\u00e9ricains sont venus et ils ont cri\u00e9 en un japonais approximatif, \u00ab Sortez, Sortez. Pas de balles, on vous donne des fruits \u00bb. Mais personne n&rsquo;est sorti de la tombe parce que les adultes avaient dit, \u00ab C&rsquo;est ici qu&rsquo;on doit mourir, ne sortez pas de la tombe. Si vous sortez, ils vous tueront. Si vous mourez ici, vous irez au paradis. \u00bb Donc personne n&rsquo;a boug\u00e9.<\/p>\n<p>Les soldats am\u00e9ricains sont partis une fois puis ils sont revenus, Ils ont jet\u00e9 un fumig\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la tombe. Il y a eu une explosion, puis et une fum\u00e9e blanche a rempli la tombe. C&rsquo;\u00e9tait la panique. A cause de la fum\u00e9e, je ne voyais plus et je ne pouvais plus respirer. Je n&rsquo;en pouvais plus et je suis sorti en courant. A cause du gaz que j&rsquo;avais inhal\u00e9, j&rsquo;avais perdu ma voix. Je n&rsquo;ai pas pu parler pendant 6 mois.<\/p>\n<p>Un camion militaire am\u00e9ricain nous a emmen\u00e9s au camp de d&rsquo;internement de Nagarabama. Au camp, on nous a d&rsquo;abord d\u00e9shabill\u00e9s. Puis tous, hommes, femmes, enfants, on nous a immerg\u00e9s dans des f\u00fbts contenant une substance huileuse. Nous avons su plus tard que c&rsquo;\u00e9tait une solution antiseptique. Nous \u00e9tions submerg\u00e9s dans le f\u00fbt un \u00e0 un, jusqu&rsquo;\u00e0 la t\u00eate, avant d&rsquo;en \u00eatre retir\u00e9s. Plus tard, les adultes m&rsquo;ont racont\u00e9 que la solution antiseptique tuait les poux et les puces, qui remontaient \u00e0 la surface. Apr\u00e8s chaque personne, les poux et les puces \u00e9taient rep\u00each\u00e9s puis jet\u00e9s. de la solution ajout\u00e9e pour remplir le f\u00fbt. Et ainsi de suite pour pour chacun des prisonniers. C&rsquo;est ainsi que les puces et les poux ont \u00e9t\u00e9 extermin\u00e9s J&rsquo;avais peur quand les soldats am\u00e9ricains m&rsquo;a plong\u00e9 dans le f\u00fbt. Mais si j&rsquo;avais peur ce n&rsquo;\u00e9tait pas de la mort. C&rsquo;\u00e9tait la guerre et j&rsquo;\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 mourir. Puis de l\u00e0, on nous a emmen\u00e9s sur l&rsquo;\u00eele de Tokashiki, une des \u00eeles Kerama, que l&rsquo;on voit depuis l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie. On se demandait c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 qu&rsquo;ils allaient nous tuer et jeter nos corps.<\/p>\n<p>La vie sur l&rsquo;\u00eele de Tokashiki<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait au d\u00e9but de mai, je pense. les habitants de l&rsquo;\u00eele ont \u00e9t\u00e9 divis\u00e9s en plusieurs groupes et transf\u00e9r\u00e9s \u00e0 Tokashiki dans des LST (b\u00e2timents de d\u00e9barquement de chars). Les habitants de l&rsquo;\u00eele de Tokashiki avait \u00e9vacu\u00e9 dans les montagnes, le village \u00e9tait d\u00e9sert\u00e9. Nous, les habitants d&rsquo;Ie, avons \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s dans les maisons vides. La maison o\u00f9 l&rsquo;on nous a mis \u00e9tait belle, avec un toit en tuiles Six familles y \u00e9taient log\u00e9s. Tant que l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine \u00e9tait sur Tokashiki, nous \u00e9tions ravitaill\u00e9s, on nous distribuait \u00e0 manger. Nous mangions \u00e0 notre faim. Ca a chang\u00e9 quand l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine est partie s&rsquo;installer sur l&rsquo;\u00eele principale d&rsquo;Okinawa. Tokashiki comptait seulement \u00e0 l&rsquo;origine 400 ou 500 habitants. Un millier suppl\u00e9mentaire avait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9s depuis l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie. Il n&rsquo;y avait pas de quoi produire de la nourriture pour tout le monde Il y avait bien quelques rizi\u00e8res, mais c&rsquo;\u00e9taient des rizi\u00e8res en terrasses. On a pu y planter des patates douces, mais la r\u00e9colte a \u00e0 peine fourni de quoi nourrir ceux venus de l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie pour 2 ou 3 jours. Nous n&rsquo;avions pas de quoi augmenter la production. il \u00e9tait difficile pour les gens de continuer \u00e0 vivre sur l&rsquo;\u00eele de Tokashiki. Les locaux, eux, \u00e9taient habitu\u00e9s \u00e0 p\u00eacher pour gagner leur vie, mais nous ne savions pas p\u00eacher. Les gens de l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie ne connaissaient que l&rsquo;agriculture.<\/p>\n<p>Nous sommes arriv\u00e9s sur l&rsquo;\u00eele de Tokashiki en mai, et c&rsquo;est vers juin, je pense, que gens de Tokashiki sont redescendus des montagnes o\u00f9 ils se cachaient. Nous avons rencontr\u00e9 des enfants de notre \u00e2ge \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole : ils \u00e9taient couvert de cicatrices de blessures r\u00e9centes au couteau, sur la t\u00eate et les membres. Ils nous ont dit que beaucoup de gens \u00e9taient morts dans des suicides collectifs, mais eux avaient surv\u00e9cu. J&rsquo;ai aussi entendu dire que certains s&rsquo;asseyaient en cercle pour se suicider ensemble.<\/p>\n<p>Les arbres gumi (elaeagnus) donnent des des fruits jusqu&rsquo;\u00e0 d\u00e9but juin. Nous allions en cueillir dans les collines, \u00e7a faisait un repas pour toute la famille. Mais il n&rsquo;y en avait pas assez pour trois repas. Alors nous cueillons des bourgeons sur les arbres, ou des sotetsu (cycas : une plante toxique). Apr\u00e8s les cycas, nous avons d\u00fb manger l&rsquo;herbe au bord des chemins. Nous avons mang\u00e9 tout ce qui \u00e9tait comestible : les bourgeons des arbres, les feuilles des plantes. Pour les prot\u00e9ines, nous avons m\u00eame mang\u00e9 des sauterelles. Quand nous attrapions une sauterelle, nous lui arrachions les pattes et les ailes et la mangions crue. Puis il y avait les petits l\u00e9zards. Il y en avait diff\u00e9rentes esp\u00e8ces sur l&rsquo;\u00eele. Nous attrapions des l\u00e9zards vivant dans les arbres, que nous mangions crus apr\u00e8s leur avoir arrach\u00e9 la t\u00eate et les pattes. Nous n&rsquo;enlevions m\u00eame pas les organes internes. C&rsquo;\u00e9tait notre source de prot\u00e9ines.<\/p>\n<p>De Tokashiki \u00e0 Motobu<\/p>\n<p>En mars 1946, nous avons \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9s de l&rsquo;\u00eele de Tokashiki \u00e0 Motobu, l\u00e0 o\u00f9 se trouve aujourd&rsquo;hui le pont qui m\u00e8ne sur l&rsquo;\u00eele de Sesoko. dans le village de Kenken. Nous vivions dans des tentes, \u00e0 5 ou 6 familles par tente. Nous y sommes rest\u00e9s jusqu&rsquo;en juillet. Nous avions des rations militaires am\u00e9ricaines. mais il n&rsquo;y avait toujours pas assez de nourriture. Heureusement, le ravitaillement pour les troupes am\u00e9ricaines avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9charg\u00e9 sur une plage voisine. \u00c0 ce moment-l\u00e0, j&rsquo;\u00e9tais en deuxi\u00e8me ann\u00e9e de primaire. Des \u00e9tudiants plus \u00e2g\u00e9s m&rsquo;ont amen\u00e9 sur cette plage pour en rapporter des \u00ab prises de guerre \u00bb : C\u2019est-\u00e0-dire voler des fournitures am\u00e9ricaines. Mais nous ne disions pas \u00ab voler \u00bb, mais ramener \u00ab des prises de guerre \u00bb. Le meilleur, c&rsquo;\u00e9tait la poudre pour faire de la cr\u00e8me glac\u00e9e. Tout \u00e9tait \u00e9crit en anglais, donc ne savions pas ce qu&rsquo;il y avait dans les caisses et les sacs avant de les ouvrir. Si on avait la chance de tomber sur de la cr\u00e8me glac\u00e9e, c&rsquo;\u00e9tait le bonheur. Il y avait aussi des rations de combat. Ma m\u00e8re et mes s\u0153urs \u00e9taient heureuses quand j&rsquo;ai ramen\u00e9 de la farine de bl\u00e9 \u00e0 la maison. Nous avons fait \u00e7a pendant deux jours &#8211; en pleine nuit. Il y avait des gardes jusqu&rsquo;\u00e0 10 heures du soir, Nous nous retrouvions vers une ou deux heures du matin, incit\u00e9s par des enfants plus \u00e2g\u00e9s.<\/p>\n<p>Je fr\u00e9quentais l&rsquo;\u00e9cole primaire de Sakimotobu. A la fin du premier semestre, les vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9 ont commenc\u00e9, et nous avons re\u00e7u l&rsquo;ordre de quitter Kenken. Alors pendant les vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9 en ao\u00fbt, nous avons d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Sakimotobu, l&rsquo;actuel Gushiken \u00e0 Motobu. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la fronti\u00e8re avec Imadomari, Nakijin. Nous y avons construit une cabane d&rsquo;environ 7m2, avec une toile de tente et nous sommes rest\u00e9s jusqu&rsquo;en mars de l&rsquo;ann\u00e9e suivante (1947).<\/p>\n<p>Retour sur l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie et reconstruction.<\/p>\n<p>Nous sommes retourn\u00e9s sur l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie en mars 1947. Avant les gens de l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie ne rentre, les jeunes ont d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s en avant-garde, pour monter des tentes, et des huttes Quonset (pr\u00e9fabriqu\u00e9s am\u00e9ricains), et mettre les choses en ordre, pour que les habitants puissent s&rsquo;installer directement \u00e0 leur retour. Notre famille a emm\u00e9nag\u00e9 dans une hutte Quonset. Pendant six mois nous avons pu vivre ravitaill\u00e9s par les Am\u00e9ricains. Mais vers juillet ou ao\u00fbt, les rations se sont faites plus rares, et il y a eu de graves p\u00e9nuries. Nous ramassions des patates douces et des pieds de canne \u00e0 sucre qui avaient pouss\u00e9 d&rsquo;elles-m\u00eame dans les champs. qui avaient \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9s \u00e0 l&rsquo;abandon pendant deux ans. Puis au fur et \u00e0 mesure, nous avons d\u00e9limit\u00e9 notre champ, et avons pu y planter des patates douces. C&rsquo;\u00e9tait peu de choses, mais nous avions de quoi survivre.<\/p>\n<p>Mais les champs \u00e9taient en piteux \u00e9tat, abandonn\u00e9s pendant deux ans, et la terre tass\u00e9e par la machinerie lourde des Am\u00e9ricains. Cultiver cette terre \u00e9tait une gageure. Le sol \u00e9tait si dur que m\u00eame un adulte avec une houe ne parvenait pas \u00e0 y creuser un sillon. Avec notre force d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves du primaire, nous avions besoin de deux ou trois coups de houe pour briser la terre. M\u00eame les \u00e9l\u00e8ves du primaire comme nous avons \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9s pour rendre cultivables des terres laiss\u00e9es \u00e0 l&rsquo;abandon. Un jour, je suis all\u00e9 d\u00e9terrer des patates douces sauvages. J&rsquo;ai trouv\u00e9 une grosse patate, bien m\u00fbre dans le champ. J&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 la d\u00e9terrer, et je suis tomb\u00e9 sur un cr\u00e2ne humain. J&rsquo;ai tout remis dans le trou et je me suis enfui sans toucher \u00e0 la patate.<\/p>\n<p>Il y avait un gros rat dans l&rsquo;entrep\u00f4t de nourriture de l&rsquo;arm\u00e9e : et j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s content quand j&rsquo;ai r\u00e9ussi \u00e0 l&rsquo;attraper. Il y avait des bouteilles vides un peu partout dans l&rsquo;entrep\u00f4t : j&rsquo;en ai cass\u00e9 une, et j&rsquo;ai utilis\u00e9 un \u00e9clat de verre pour d\u00e9pecer le rat. J&rsquo;ai arrach\u00e9 une racine creuse, j&rsquo;en ai gliss\u00e9 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 dans la plaie du rat, et j&rsquo;ai souffl\u00e9. Le rat a gonfl\u00e9, et la peau s&rsquo;est d\u00e9tach\u00e9e des muscles. J&rsquo;ai retir\u00e9 la peau, et j&rsquo;ai ramen\u00e9 le cadavre du rat \u00e0 la maison. C&rsquo;\u00e9tait une d\u00e9licieuse source de prot\u00e9ines. Il \u00e9tait \u00e9norme, ce rat, il devait tr\u00e8s bien manger. Nous n&rsquo;avions pas de vraie casserole, Mais nous utilisions une grande bo\u00eete de conserve am\u00e9ricaine de l&rsquo;aide alimentaire. Nous l&rsquo;avons frit dans cette bo\u00eete et mis dans une soupe.<\/p>\n<p>La vie scolaire sur l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie<\/p>\n<p>Quand je suis revenu sur l&rsquo;\u00eele, j&rsquo;avais l&rsquo;\u00e2ge de passer en quatri\u00e8me ann\u00e9e de primaire. Mais comme je n&rsquo;avais pas pu suivre les cours correctement, ma m\u00e8re m&rsquo;a dit de repasser ma troisi\u00e8me ann\u00e9e. Alors \u00e0 la sortie du primaire et du coll\u00e8ge, j&rsquo;avais un an de retard L&rsquo;\u00e9cole primaire avait rouvert dans une hutte Quonset, mais la hutte \u00e9tait emport\u00e9e par le vent \u00e0 chaque typhon. Nous avons des manuels scolaires \u00e0 partir de la quatri\u00e8me ann\u00e9e. En troisi\u00e8me ann\u00e9e, nous n&rsquo;avions pas de de vrais cahiers pour copier ce que le professeur \u00e9crivait au tableu. Nous d\u00e9coupions des sacs de ciment en papier, que nous reliions avec de la ficelle pour nous en faire des cahiers.<\/p>\n<p>Explosion d&rsquo;un LCT<\/p>\n<p>En 4e ann\u00e9e, pendant les vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9, en revenant de la p\u00eache, j&rsquo;ai entendu une forte explosion. J&rsquo;ai cru que la guerre reprenait. Il y avait cette formule \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, \u00ab Kuwaginsh\u0101do, Kuwaginsh\u0101do ! \u00bb que l&rsquo;on r\u00e9p\u00e9tait en courant se cacher sous un m\u00fbrier quand nous \u00e9tions surpris par un grand bruit, comme le tonnerre. C&rsquo;\u00e9tait une vieille croyance, que les anciens perp\u00e9tuaient. Il y avait un m\u00fbrier \u00e0 proximit\u00e9 : je me suis cach\u00e9 dessous en entendant l&rsquo;explosion. Une fois l&rsquo;explosion pass\u00e9e, j&rsquo;ai repris mon chemin. J&rsquo;ai regard\u00e9 vers le sud et j&rsquo;ai vu s&rsquo;\u00e9lever un grand nuage de fum\u00e9e noire. Je me suis demand\u00e9 s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une bombe atomique. Je dis au revoir au 4 ou 5 amis avec qui j&rsquo;\u00e9tais, et en arrivant \u00e0 la maison, j&rsquo;ai appris qu&rsquo;un LCT (b\u00e2timent de transport de chars) avait explos\u00e9. Je ne suis pas all\u00e9 sur le site de l&rsquo;explosion. Mais il y a eu beaucoup de victimes, y compris certains de mes proches.<\/p>\n<p>Les gens revenaient en bateau de Nakijin, o\u00f9 ils \u00e9taient all\u00e9s chercher les os de gens qui y \u00e9taient morts pendant la guerre. Il y avait beaucoup de monde r\u00e9uni sur le d\u00e9barcadaire pour attendre le bateau. Alors que les gens \u00e9taient en train d&rsquo;examiner les os qui avait \u00e9t\u00e9 ramen\u00e9s, un LCT charg\u00e9 de bombes a explos\u00e9 \u00e0 quai et les gens qui attendaient sur le d\u00e9barcadaire ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s par l&rsquo;explosion.<\/p>\n<p>Construire une \u00e9cole primaire<\/p>\n<p>La construction de la nouvelle \u00e9cole a commenc\u00e9 quand j&rsquo;\u00e9tais en 5\u00e8me ou 6\u00e8me ann\u00e9e. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas un b\u00e2timent en b\u00e9ton, mais un de style okinawa\u00efen, avec un toit en tuiles. Les fondations \u00e9taient en pierres d&rsquo;\u00e0 peu pr\u00e8s cette taille. Les \u00e9l\u00e8ves apportaient des pierres une par une en venant \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole le matin, pour les fondations. J&rsquo;ai apport\u00e9 une pierre tous les jours pendant environ deux mois. Les professeurs nous attendaient le matin aux portes de l&rsquo;\u00e9cole, et ils ne laissaient pas rentrer les enfants qui n&rsquo;avaient pas amen\u00e9 de pierre. Nous \u00e9tions des enfants, mais nous avons d\u00fb mettre la main \u00e0 la p\u00e2te dans la construction de l&rsquo;\u00e9cole.<\/p>\n<p>Nous n&rsquo;avions cours que le matin, et les apr\u00e8s-midi impliquaient g\u00e9n\u00e9ralement une forme de travail. En cinqui\u00e8me ou sixi\u00e8me ann\u00e9e, nous avons plant\u00e9 des arbres autour de l&rsquo;\u00e9cole. Le sol du terrain de sport \u00e9tait recouvert de corail en poudre (calcaire) et \u00e9tait plein de caillous. Quand nous tombions, pendant les cours de sport nous \u00e9tions couverts d&rsquo;\u00e9gratignures. Nous courions pieds nus, et nous avions les pieds en sang. Ca me faisait tellement mal que je n&rsquo;en dormais pas de la nuit.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le coll\u00e8ge, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 pour un an comme secr\u00e9taire, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole primaire. Puis on m&rsquo;a demand\u00e9 de rester une ann\u00e9e en plus.<\/p>\n<p>Message pour la jeunesse<\/p>\n<p>Chaque ann\u00e9e, avant le Jour de la M\u00e9moire (le 23 juin), j&rsquo;ai l&rsquo;occasion, pendant une heure, de parler aux enfants des \u00e9coles primaires de ce que j&rsquo;ai v\u00e9cu pendant la guerre Et quand je les croise sur le chemin de l&rsquo;\u00e9cole, ils me remercient de leur avoir racont\u00e9 mon histoire. A chaque fois, je me dis que j&rsquo;ai bien fait de leur parler de la guerre. Les enfants \u00e9coutent s\u00e9rieusement et avec int\u00e9r\u00eat, Je veux continuer \u00e0 leur parler de la guerre tant que j&rsquo;en aurai la force.<\/p>\n<hr \/>\n<p>M. Kamekichi Uchima a travaill\u00e9 de longues ann\u00e9es en tant qu&#8217;employ\u00e9 \u00e0 la mairie d&rsquo;Ie. Apr\u00e8s sa retraite, il a continu\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner de sa vie pendant et apr\u00e8s la guerre aupr\u00e8s des enfants de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Ie, avant que la guerre ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re L&rsquo;ann\u00e9e de la bataille d&rsquo;Okinawa, j&rsquo; [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-150","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/150","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=150"}],"version-history":[{"count":23,"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/150\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":892,"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/150\/revisions\/892"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=150"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=150"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=150"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}