{"id":170,"date":"2022-01-28T15:28:41","date_gmt":"2022-01-28T06:28:41","guid":{"rendered":"http:\/\/peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/?p=170"},"modified":"2022-05-14T12:21:25","modified_gmt":"2022-05-14T03:21:25","slug":"%e3%80%8c%e5%af%be%e9%a6%ac%e4%b8%b8%e3%80%8d%e3%81%ae%e7%94%9f%e3%81%8d%e6%ae%8b%e3%82%8a%e3%81%a8%e3%81%97%e3%81%a6%e6%ad%a9%e3%82%93%e3%81%a0%e6%88%a6%e5%be%8c","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.peace-museum.okinawa.jp\/testimony\/fr\/archive\/170\/","title":{"rendered":"Survivante du Tsushima-maru"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<p>La vie au village de Kunigami<\/p>\n<p>Je suis n\u00e9e en 1934, \u00e0 Aha, dans le village de Kunigami. Au village, tout le monde travaillait aux champs, et les enfants aussi aidaient aux semis ou aux r\u00e9coltes en fonction des saisons. Je m&rsquo;occupais des vaches, des porcs, des poules et de mes petits fr\u00e8res et soeurs. J&rsquo;aidais \u00e0 la maison bien plus que je n&rsquo;\u00e9tudiais. Je suis la quatri\u00e8me de sept enfants.<\/p>\n<p>Embarquement sur le Tsushima-maru<\/p>\n<p>Il y avait ma grand-m\u00e8re, ma soeur qui allait au Troisi\u00e8me lyc\u00e9e pr\u00e9fectoral pour filles, mon fr\u00e8re en 6e ann\u00e9e de primaire, et moi en 4e ann\u00e9e, et puis la fianc\u00e9e de mon fr\u00e8re, qui vivait \u00e0 Tokyo. Tokiko, une cousine du m\u00eame \u00e2ge que moi qui vivait \u00e0 c\u00f4t\u00e9, avait aussi insist\u00e9 pour venir avec moi, malgr\u00e9 l&rsquo;opposition de ses parents.<\/p>\n<p>Nous avions accept\u00e9 d&rsquo;\u00eatre \u00e9vacu\u00e9s vers la m\u00e9tropole parce que nous voulions voir mon p\u00e8re et mon fr\u00e8re, qui vivaient \u00e0 Tokyo. On pensait aussi que c&rsquo;\u00e9tait une occasion de voir la neige, ou de prendre le train. Nous ne pensions pas du tout aux dangers de la guerre. Notre attrait pour la m\u00e9tropole \u00e9tait plus fort. Ma m\u00e8re \u00e9tait h\u00e9sitante. Le plus enthousiaste \u00e9tait mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9. Ma grand-m\u00e8re non plus n&rsquo;\u00e9tait pas enchant\u00e9e \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de partir. Mais pour le village, il s&rsquo;agissait d&rsquo;\u00e9vacuer les enfants et les personnes \u00e2g\u00e9es. Ma grand-m\u00e8re ne voulait pas partir, mais elle n&rsquo;a pas eu le choix. Les gens du village la consolaient, en lui disant qu&rsquo;elle allait pouvoir revoir son fils. Elle est partie, pour ne plus jamais revenir.<\/p>\n<p>Naufrage du Tsushima-maru<\/p>\n<p>Au soir du 22 ao\u00fbt 1944, les passagers du Tsushima-maru, sur lequel nous \u00e9tions embarqu\u00e9s, ont re\u00e7u l&rsquo;ordre de se rassembler sur le pont. Nous sommes mont\u00e9s sur le pont en famille, et sommes rest\u00e9s group\u00e9s tous les six. Tokiko et moi nous sommes endormies dans les bras de ma grand-m\u00e8re. Quand je me suis r\u00e9veill\u00e9e, ma famille avait disparu et j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 l&rsquo;eau. Aucune trace de ma soeur, qui aurait d\u00fb \u00eatre \u00e0 c\u00f4te de moi, ni de ma grand-m\u00e8re. Je les ai appel\u00e9es sans r\u00e9ponse. La mer \u00e9tait agit\u00e9e, et le Tsushima-maru, torpill\u00e9 par un sous-marin, \u00e9tait en flammes. Les enfants criaient, et je voyais les soldats sur le bateau les jeter \u00e0 la mer \u00e0 mesure qu&rsquo;il coulait. Je flottais sur l&rsquo;oc\u00e9an sans comprendre ce qui se passait. J&rsquo;\u00e9tais s\u00e9par\u00e9 de ma famille. Ma soeur ain\u00e9e, et la fianc\u00e9e de mon fr\u00e8re ont plus tard \u00e9t\u00e9 secourues par un bateau. Les courants nous avait s\u00e9par\u00e9es. Je d\u00e9rivais vers le sud, et elles vers le nord, jusqu&rsquo;\u00e0 Kagoshima.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai retrouv\u00e9 Tokiko, qui \u00e9tait en pleurs. Je l&rsquo;ai encourag\u00e9e, en lui disant qu&rsquo;elle ne verrait rien si elle continuait \u00e0 pleurer. Nous nous sommes agripp\u00e9es \u00e0 des barrils de sauce soja pour ne pas couler. Mais une vague lui a fait perdre prise, et elle a disparu. Je l&rsquo;ai cherch\u00e9e pendant un moment, sans la trouver. Tokiko n&rsquo;\u00e9tait plus l\u00e0, les gens se noyaient, et les corps flottaient autour de moi. J&rsquo;\u00e9tais terrifi\u00e9e. Puis \u00e0 environ 50m de moi, j&rsquo;ai vu des gens s&rsquo;agiter. Quand j&rsquo;ai su qu&rsquo;il y avait d&rsquo;autres survivants,<br \/>\nj&rsquo;ai plong\u00e9 sous les corps et les d\u00e9bris, et j&rsquo;ai nag\u00e9 les 50m, jusqu&rsquo;\u00e0 leur radeau. C&rsquo;\u00e9tait un radeau en bambou, d&rsquo;un peu plus de 3 m\u00e8tres carr\u00e9s. Des dizaines de personnes se battaient pour y monter. Quelqu&rsquo;un m&rsquo;a tir\u00e9e par les deux jambes et m&rsquo;a faite tomber \u00e0 l&rsquo;eau. Cette personne essayait de prendre ma place. M\u00eame tomb\u00e9e \u00e0 l&rsquo;eau, on me tirait les bras et les jambes. J&rsquo;ai bien cru que j&rsquo;allais me noyer. J&rsquo;essayais co\u00fbte que co\u00fbte de m&rsquo;accrocher au radeau, et tant bien que mal j&rsquo;ai r\u00e9ussi \u00e0 me hisser \u00e0 bord.<\/p>\n<p>A l&rsquo;aube, de tout ce monde, il ne restait plus que 10 personnes sur le radeau. Les hommes qui faisaient tomber les autres \u00e0 l&rsquo;eau avaient tous disparu. Il n&rsquo;y avait que des femmes, sauf un b\u00e9b\u00e9 de deux ans, dans les bras de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Perdus sur une \u00eele d\u00e9serte<\/p>\n<p>Nous avons d\u00e9riv\u00e9. Le soleil d&rsquo;ao\u00fbt tapait fort et nous br\u00fblait la peau. Nous avions tous l&rsquo;air terrible. Quand j&rsquo;y repense, c&rsquo;est un miracle que nous ayons surv\u00e9cu comme \u00e7a pendant 6 jours. Nous nous sommes \u00e9chou\u00e9s sur Edateku, une \u00eele d\u00e9serte du village d&rsquo;Uken, \u00e0 Amami Oshima. Quand le radeau a touch\u00e9 terre, je me suis pr\u00e9cipit\u00e9e. J&rsquo;\u00e9tais si contente de retrouver la terre ferme.<\/p>\n<p>Le matin, nous nous sommes enfonc\u00e9es dans l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;\u00eele, pour chercher de l&rsquo;eau. Et apr\u00e8s cela, nous avons attendu un long moment qu&rsquo;un bateau apparaisse. Quand finalement un bateau est pass\u00e9, nous avons cri\u00e9 de toutes nos forces en esp\u00e9rant qu&rsquo;on nous entende. J&rsquo;ai grimp\u00e9 sur un rocher. Au bout d&rsquo;un moment, le bateau a chang\u00e9 sa course pour venir dans notre direction. Je saurais pas vous dire \u00e0 quel point j&rsquo;\u00e9tais heureuse \u00e0 cet instant. Nous pleurions de soulagement. Le capitaine est venu me voir<br \/>\net m&rsquo;a f\u00e9licit\u00e9e : \u00ab Jeune fille, vous avez \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s courageuse \u00bb. Comme je regardais mes pieds en silence, ils nous a offert \u00e0 manger, du riz blanc, dans des gamelles en m\u00e9tal, et du sucre brun mou. Nous nous servions \u00e0 pleines mains, et mangions avec l&rsquo;\u00e9nergie du d\u00e9sespoir.<\/p>\n<p>Des dix personnes qui \u00e9taient sur le radeaux, nous n&rsquo;\u00e9tions plus que quatre. Apr\u00e8s cela, nous avons \u00e9t\u00e9 transport\u00e9es \u00e0 la clinique du village sur la rive oppos\u00e9e. On nous a soign\u00e9es et nourries, on s&rsquo;est bien occup\u00e9 de nous. Je ne me suis enfin sentie revivre.<\/p>\n<p>La vie \u00e0 Amami Oshima<\/p>\n<p>Un jour, j&rsquo;ai rencontr\u00e9 un ami de mon p\u00e8re M. Tsukayama, qui m&rsquo;a emmen\u00e9e au village de Koniya, sur l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Amami Oshima, o\u00f9 il s&rsquo;est occup\u00e9 de moi. J&rsquo;y suis rest\u00e9e environ six mois. Il y avait un petit gar\u00e7on de 9 mois, dont je m&rsquo;occupais. J&rsquo;allais au port voir partir le bateau de M. Tsukayama, et allait l&rsquo;accueillir \u00e0 son retour. Amami Oshima \u00e9tait aussi touch\u00e9e par les raids a\u00e9riens. Plusieurs fois, nous avons d\u00fb \u00e9vacuer de nuit pour nous cacher dans un abri-antia\u00e9rien.<\/p>\n<p>M. Tsukayama a envoy\u00e9 un t\u00e9l\u00e9gramme \u00e0 ma m\u00e8re : \u00ab Keiko est l\u00e0, vivante \u00bb. Ma m\u00e8re \u00e9tait si heureuse en apprenant la nouvelle. Elle attendait mon retour avec impatience. Quand je recevais une lettre de ma m\u00e8re, je me cachais pour la lire, et je pleurais. Comme les Tsukayama prenaient bien soin de moi, dans ma t\u00eate d&rsquo;enfant, je ne devais pas leur montrer que j&rsquo;\u00e9tais triste. J&rsquo;aimais beaucoup m&rsquo;occuper du b\u00e9b\u00e9.<\/p>\n<p>Quarante personnes de mon village natal d&rsquo;Aha, \u00e0 Kunigami, avait embarqu\u00e9 sur le Tsushima-maru. Trente-sept sont mortes. Seules moi, ma soeur, et la fianc\u00e9e de mon fr\u00e8re ont surv\u00e9cu. A cause de cela, il y avait des maisons vides \u00e0 Aha, apr\u00e8s la guerre. Des familles enti\u00e8res avaient disparues dans la catastrophe.<\/p>\n<p>Retour au pays, six mois plus tard<\/p>\n<p>Le 22 f\u00e9vrier 1945, nous sommes partis sur le bateau de M. Tsukayama \u00e0 destination de l&rsquo;\u00eele principale d&rsquo;Okinawa. Apr\u00e8s une nuit \u00e0 Tokunoshima, nous sommes repartis et une raid a\u00e9rien nous est tomb\u00e9 dessus. Nous avons vu les avions am\u00e9ricains s&rsquo;en prendre \u00e0 des bateaux. Voyant le danger, et ne voulant pas perdre son bateau, M. Tsukayama a trouv\u00e9 refuge dans le port de Yoron. Nous avons coup\u00e9 des branches pr\u00e8s du port pour camoufler le bateau. Nous avons attendu la nuit tomb\u00e9e que les sir\u00e8nes se taisent pour repartir, et nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 Ada, \u00e0 Kunigami.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 Ada, elle me cherchait partout. Elle me voyait, mais ne me reconnaissait pas. J&rsquo;\u00e9tais \u00e0 ce point m\u00e9connaissable. Quand j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 Aha, j&rsquo;\u00e9tais mince, mais chez M. Tsukayama, je mangeais bien et j&rsquo;avais pris du poids. J&rsquo;\u00e9tais aussi beaucoup moins bronz\u00e9e. Ma m\u00e8re ne m&rsquo;avait pas reconnue, et c&rsquo;est moi qui suis all\u00e9e l&#8217;embrasser.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re personne que j&rsquo;ai rencontr\u00e9e \u00e0 mon retour \u00e0 Aha, c&rsquo;est la m\u00e8re de Tokiko. \u00ab Alors comme \u00e7a, tu reviens saine et sauve, en abandonnant ma Tokiko \u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an ? \u00bb Elle ne m\u00e2chait pas ses mots. Je me suis cach\u00e9e dans la maison pour pleurer. Je me suis dit que c&rsquo;\u00e9tait normal qu&rsquo;elle r\u00e9agisse ainsi \u00e0 la mort de sa fille. Un soldat japonais, M. Yoshida, vivait chez nous. Chaque famille logeait et nourrissait un soldat, pour la d\u00e9fense du village. ils faisaient partie du corps des t\u00e9l\u00e9communications, et partaient en mission dans les montagnes. Le terrain de sport de l&rsquo;\u00e9cole \u00e9tait devenu un champ de patates douces. Il y avait des raids a\u00e9riens de temps en temps.<br \/>\nLe jour de mon retour, un avion am\u00e9ricain est pass\u00e9 en tirant \u00e0 la mitrailleuse sur le village. Tout le monde s&rsquo;\u00e9tonnait que j&rsquo;aie r\u00e9ussi \u00e0 revenir en pleine guerre.<\/p>\n<p>La vie de r\u00e9fugi\u00e9s<\/p>\n<p>En mars, nous sommes partis nous installer dans un abri antia\u00e9rien dans les collines. Juste apr\u00e8s la Bataille d&rsquo;Okinawa a commenc\u00e9. Nous y sommes rest\u00e9s cach\u00e9s jusqu&rsquo;au mois d&rsquo;avril. Puis on a entendu dire que le Japon avait perdu et que les Am\u00e9ricains allaient tous nous faire prisonniers. Nous avons d\u00fb sortir de notre refuge et nous rassembler \u00e0 Aha. Les Am\u00e9ricains faisaient monter les gens du village sur des bateaux pour les emmener \u00e0 Noha, dans le village d&rsquo;\u014cgimi. Ma m\u00e8re refusait de me laisser monter sur un bateau, alors que j&rsquo;avais tout juste surv\u00e9cu \u00e0 un naufrage. Elle avait peur que les Am\u00e9ricains me jettent \u00e0 la mer si j&#8217;embarquais. Alors nous nous sommes enfuis dans les collines. Nous les avons travers\u00e9es en direction de l&rsquo;est.<\/p>\n<p>Et nous sommes r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 Ueshima, \u00e0 Hentona. Nous y sommes rest\u00e9es pendant 6 mois. Nous n&rsquo;avions rien \u00e0 manger et ma m\u00e8re a attrap\u00e9 le paludisme. Elle ne pouvait plus s&rsquo;occuper de nous. De notre famille, il ne restait plus que moi, mon petit-fr\u00e8re de 4 ans, et ma petite soeur de 7 ans. J&rsquo;ai march\u00e9 36 km \u00e0 travers les collines de Ueshima jusqu&rsquo;\u00e0 Aha. J&rsquo;ai d\u00e9terr\u00e9 des patates douces dans notre champ, je les ai mises dans un panier. Puis j&rsquo;ai refait les 36 km en sens inverse. J&rsquo;ai fait bouillir ces patates douces pour les donner \u00e0 ma m\u00e8re, mon fr\u00e8re et ma soeur. J&rsquo;ai refait plusieurs fois le voyage quand nous \u00e9tions \u00e0 court. Puis un jour, il n&rsquo;est plus rest\u00e9 de patates douces dans notre champ. Nous n&rsquo;avions plus rien \u00e0 manger, et nous \u00e9tions tr\u00e8s faibles. Mon petit fr\u00e8re \u00e9tait tr\u00e8s maigre, et son ventre gonflait. Je me sentais responsable, et je l&rsquo;ai emmen\u00e9 voir un m\u00e9decin. Il m&rsquo;a dit \u00ab cet enfant n&rsquo;est pas malade, il est sous-aliment\u00e9\u00bb. Quelqu&rsquo;un m&rsquo;a conseill\u00e9 de lui donner des insectes ou des grenouilles \u00e0 manger. J&rsquo;ai attrap\u00e9 des grenouilles qui pullulaient dans les jardins. Je les vidais, les faisais griller en brochettes, avec du sel. J&rsquo;ai essay\u00e9 de lui donner, mais il refusait d&rsquo;en manger parce que \u00e7a avait l&rsquo;air \u00ab d\u00e9go\u00fbtant \u00bb. Je l&rsquo;ai forc\u00e9 en lui disant qu&rsquo;il allait mourir s&rsquo;il ne mangeait pas. Nous nous sommes mis \u00e0 nous nourrir de grenouilles, et nous allions mieux. Quand mon fr\u00e8re a commenc\u00e9 \u00e0 y prendre go\u00fbt, il m&rsquo;a dit o\u00f9 on pouvait en attraper beaucoup la nuit. Nous avons aussi beaucoup mang\u00e9 de cigales et de libellules.<\/p>\n<p>La vie apr\u00e8s la guerre<\/p>\n<p>Pendant que nous nous efforcions de rester en vie, la guerre s&rsquo;est termin\u00e9e. Nous avons retravers\u00e9 les collines en famille et sommes rentr\u00e9s \u00e0 Aha. La maison o\u00f9 nous vivions avait enti\u00e8rement br\u00fbl\u00e9. De tout le village, il ne restait pas une maison : toutes avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites. Avec les hommes du voisinage, nous avons fait de petites cabanes, dans lesquelles nous avons emm\u00e9nag\u00e9. Juste apr\u00e8s la guerre, il n&rsquo;\u00e9tait pas question d&rsquo;aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Elle \u00e9tait occup\u00e9e par des r\u00e9fugi\u00e9s venus du sud et du centre de l&rsquo;\u00eele. Les Am\u00e9ricains avaient bris\u00e9 toutes les vitres, et y avaient parqu\u00e9 un grand nombre de r\u00e9fugi\u00e9s, au milieu des \u00e9clats de verre. Certains sont morts de faim. Tous les jours, quelqu&rsquo;un mourait. Les corps \u00e9taient emmen\u00e9s dans des sacs. J&rsquo;ai entendu dire qu&rsquo;ils \u00e9taient jet\u00e9s dans la baie, ou pr\u00e8s des tombes \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du village. Beaucoup de r\u00e9fugi\u00e9s sont morts de faim au village. M\u00eame nous, les habitants, n&rsquo;avions rien \u00e0 manger. Nos champs avaient \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9s. Les gens survivaient par la d\u00e9brouille, par exemple en faisant de la soupe miso avec de l&rsquo;eau de mer. On labourait les champs \u00e0 la recherche de petites patates douces qui auraient \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la r\u00e9colte.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques temps, les Am\u00e9ricains ont commenc\u00e9 \u00e0 nous distribuer des rations. Il y avait du lait, ou bien du porc et du boeuf en conserve. Les gens se sont sentis mieux apr\u00e8s un bon repas. Des couvertures ont \u00e9t\u00e9 distribu\u00e9es, et tant bien que mal, nous avons surv\u00e9cu.<\/p>\n<p>Entr\u00e9e au lyc\u00e9e et la vie de pensionnaire<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re, mon fr\u00e8re et mes soeurs qui vivaient \u00e0 Tokyo sont rentr\u00e9s. Ca nous a donn\u00e9 du baume au coeur. Nous nous \u00e9tions \u00e9galement d\u00e9brouill\u00e9s pour faire pousser des patates dans notre champ. Je me disait que c&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre le moment pour moi d&rsquo;entrer au lyc\u00e9e, mais j&rsquo;h\u00e9sitais \u00e0 en parler \u00e0 mon p\u00e8re, car nous n&rsquo;avions pas d&rsquo;argent. J&rsquo;\u00e9tais certaine qu&rsquo;il ne me laisserait pas. Quand je lui en ai parl\u00e9, il \u00e9tait contre, car nous n&rsquo;avions pas les moyens de me mettre en pension. J&rsquo;\u00e9tais sur le point d&rsquo;abandonner, quand le p\u00e8re d&rsquo;une amie, qui \u00e9tait proviseur, a r\u00e9ussi \u00e0 convaincre mon p\u00e8re. Il m&rsquo;a finalement autoris\u00e9e \u00e0 entrer au lyc\u00e9e. Il y a eu une grande f\u00eate au village lorsque moi et mes trois camarades avons \u00e9t\u00e9 re\u00e7us \u00e0 l&rsquo;examen d&rsquo;entr\u00e9e. Je suis entr\u00e9e au lyc\u00e9e, et j&rsquo;ai eu mon dipl\u00f4me.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait le lyc\u00e9e de Hentona, on disait \u00ab high school \u00bb \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. Il y avait un vieux dortoir avec un toit en chaume. La nourriture n&rsquo;\u00e9tait pas tr\u00e8s bonne, mais je m&rsquo;en suis accommod\u00e9e pendant les trois ans que je suis rest\u00e9e au dortoir de Noha. Il y avait \u00e9galement une huttre Quonset, un pr\u00e9fabriqu\u00e9 am\u00e9ricain. Je faisais partie de la 8e promotion de mon lyc\u00e9e. Comme manuels scolaires, on nous distribuait des polycopi\u00e9s, ou des cahiers fins. J&rsquo;\u00e9tais en pension, mais j&rsquo;\u00e9tudiais peu. Je m&rsquo;occupais tout le temps des \u00e9l\u00e8ves plus jeunes. Les enfants qui venaient de loin pleuraient tout le temps qu&rsquo;ils voulaient rentrer, que la nourriture n&rsquo;\u00e9tait pas bonne. Les \u00e9l\u00e8ves ne pouvaient pas rentrer facilement, il y avait peu de bus \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. Quand un \u00e9l\u00e8ve plus jeune \u00e9tait malade au dortoir, je m&rsquo;en occupais, je faisais \u00e0 manger. Je passais plus de temps \u00e0 faire l&rsquo;infirmi\u00e8re qu&rsquo;\u00e0 \u00e9tudier. Mais j&rsquo;aimais bien le lyc\u00e9e.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re travaillait dans la construction, pour une grande entreprise de Naha. Il me disait qu&rsquo;il y avait du travail pour moi lorsque je sortirai du lyc\u00e9e. Je suis all\u00e9e \u00e0 Naha et j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9e dans l&rsquo;entreprise o\u00f9 il travaillait.<\/p>\n<p>Institutrice dans mon \u00e9cole primaire<\/p>\n<p>Le directeur de l&rsquo;\u00e9cole primaire d&rsquo;Aha, o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais all\u00e9e, m&rsquo;a demand\u00e9 si je voulais bien revenir, car ils manquaient de professeurs. J&rsquo;y suis all\u00e9e avec grand plaisir. Toute ma famille avait d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Naha, alors je vivais dans la maison de ma grand-m\u00e8re Je suis devenue institutrice adjointe \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole primaire d&rsquo;Aha. Je renouvelais mon contrat d&rsquo;ann\u00e9e en ann\u00e9e.<br \/>\nPuis le directeur m&rsquo;a dit que je ferais une bonne titulaire. J&rsquo;ai suivi par correspondance une formation de l&rsquo;Universit\u00e9 des Ry\u016bky\u016bs. J&rsquo;ai assist\u00e9 \u00e0 des s\u00e9minaires de professeurs qui enseignaient en m\u00e9tropole. Ainsi j&rsquo;ai obtenu une licence d&rsquo;enseignante de premi\u00e8re cat\u00e9gorie, et je suis devenu institutrice.<\/p>\n<p>Je ne voulais surtout pas que les enfants vivent ce que j&rsquo;avais v\u00e9cu. Maintenant, mes \u00e9l\u00e8ves sont grands, certains sont m\u00eame enseignants ou directeurs d&rsquo;\u00e9cole. Chacun fait de son mieux, et cela me rend heureuse.<\/p>\n<p>Message pour la jeunesse<\/p>\n<p>J&rsquo;aimerais que les jeunes s&rsquo;int\u00e9ressent un peu plus au monde qui les entoure, et qu&rsquo;ils \u00e9tudient bien l&rsquo;histoire, pour comprendre de quoi l&rsquo;avenir sera fait. Je souhaite que chacun r\u00e9fl\u00e9chisse \u00e0 ce qu&rsquo;il peut faire pour la paix. C&rsquo;est ce que j&rsquo;aimerais qu&rsquo;ils fassent.<\/p>\n<hr \/>\n<p>Mme Keiko Taira a travaill\u00e9 de longues ann\u00e9es comme institutrice, et s&rsquo;est fortement investie dans l&rsquo;\u00e9ducation \u00e0 la paix. Survivante du naufrage du Tsushima-maru, elle a souvent racont\u00e9 son histoire, et parl\u00e9 des r\u00e9alit\u00e9s de la bataille d&rsquo;Okinawa.<\/p>\n<p><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La vie au village de Kunigami Je suis n\u00e9e en 1934, \u00e0 Aha, dans le village de Kunigami. 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